Librairie Dialogues · Brest
Autour de L'Afrique noire est-elle maudite ?, Konaté parle de la colonisation, de la langue d'enseignement et de la tension entre communauté et individu.
Journaliste (Librairie Dialogues)
Moussa Konaté, bonsoir et bienvenue à la librairie Dialogues. « L'Afrique noire est-elle maudite ? », c'est le titre de votre récit, publié aux éditions Fayard. Vous parlez de la situation de l'Afrique, c'est assez délicat, une situation assez complexe. Quel regard adoptez-vous dans ce récit ?
Moussa Konaté
Euh disons que j'y réponds à une question que pratiquement tout le monde se pose, même si on ne la pose pas à haute voix. L'Afrique est-elle maudite ? Pourquoi cette terre qui a tout vit-elle dans la misère ? C'est la question qui se pose aux autres, et c'est la question qui se pose à moi-même. Donc en examinant ce problème-là, je suis en train de m'examiner moi-même. Donc l'Afrique c'est aussi moi, tout simplement. Donc c'est une façon de me regarder en face moi aussi.
Journaliste (Librairie Dialogues)
Quel regard la civilisation africaine a-t-elle sur son propre continent ?
Moussa Konaté
C'est complexe. C'est complexe, parce qu'il y a une parenthèse que nous ne pouvons pas ignorer, c'est la colonisation. Il y a eu l'esclavage avant, mais la colonisation surtout a fait que les civilisations d'Afrique ont été perturbées, et elles ont pendant un temps eu tendance à idéaliser le passé, et à dire que sans la présence des colonisateurs, la terre, eh bien là il faut appeler ça un paradis. C'est ce qu'ils ont tendance à dire. Ce que nous avons tendance à dire, puisque je suis africain aussi.
Journaliste (Librairie Dialogues)
Et aujourd'hui, quelles traces garde l'Afrique justement de l'esclavage, de la colonisation ?
Moussa Konaté
L'esclavage, c'est difficile à dire parce que, bon, c'est vrai qu'il y a des ethnies qui ont pu être vendues. Il y a des forces qui ont été vendues, mais il est vrai que l'Afrique a été peuplée depuis, peut-être pas trop longtemps, mais depuis. Mais la colonisation aussi a laissé des problèmes qui sont des problèmes non résolus, parce qu'il y a le problème de l'éducation, par exemple. L'éducation, et notamment l'éducation dans quelle langue ? L'éducation se fait dans les langues de l'Europe, ce qui est un grand, grand handicap pour l'Afrique. Et je parle de la langue, et l'Afrique a tendance à copier tout le système de gouvernement occidental et à l'appliquer sur le système africain traditionnel qui existe toujours. Donc les Africains, en fait, vivent dans deux mondes à la fois, et c'est ce qui rend la situation extrêmement difficile.
Journaliste (Librairie Dialogues)
Pensez-vous que, vous parliez de ce paradis, de l'image d'un paradis précolonial, pensez-vous que, sans l'histoire qu'a connue ce continent, le développement aurait été celui qu'ont connu les pays occidentaux ?
Moussa Konaté
Mais on ne peut pas le dire. On ne peut pas le dire, justement, c'est le mot « si » qu'on emploie. Avec « si », qu'est-ce qu'on ne peut pas faire ? Peut-être qu'il est possible que, sans la colonisation, les pays africains se fussent orientés autrement, la société africaine se fût orientée autrement. Cela aurait été possible. Mais on ne peut pas l'affirmer comme ça. On ne peut pas l'affirmer d'emblée. Donc c'est... ça aurait pu être le paradis, mais c'est un paradis qui n'existera plus jamais, quoi.
Journaliste (Librairie Dialogues)
Alors, la sociabilité, pardon, est une des valeurs fondamentales des civilisations africaines. Pensez-vous qu'elle soit un frein au développement ?
Moussa Konaté
Elle n'est pas un frein au développement, forcément. C'est-à-dire que si elle est détournée de son objectif, oui. Si la sociabilité devient un moyen pour certains de ne pas travailler et de vivre au crochet de ceux qui travaillent, oui, dans ce cas c'est un frein au développement. Sinon, la sociabilité, à mon avis, c'est ce qui manque un peu à l'Occident d'ailleurs.
Journaliste (Librairie Dialogues)
On vous entend parler également beaucoup des traditions africaines qui sont très, très ancrées et encore très présentes aujourd'hui. Et cela dit, vous préconisez également une libération de l'individu. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ?
Moussa Konaté
Donc en fait, l'individu... Le problème de l'individu et de son rapport avec la communauté est un gros problème pour l'Afrique, parce que que l'individu serve la communauté, cela peut se comprendre, cela peut se concevoir et cela peut être bénéfique. Mais que l'individu soit écrasé par la communauté, alors là est le problème. Or, en Afrique, on a de plus en plus tendance à faire en sorte que l'individu n'existe même plus, tellement il y a la communauté. Et c'est ça le problème. Donc il n'y a pas de développement individuel, il n'y a pas d'épanouissement individuel. Et comment peut-on construire un pays si les individus ne sont pas épanouis ? C'est la question que je me pose. Donc il ne s'agit pas de dire que chacun doit être pour soi, il ne s'agit pas d'aller à l'individualisme à l'occidental, mais il s'agit de faire en sorte que l'individu, tout en servant la communauté, tout en étant au service de la communauté, puisse quand même se développer lui aussi.
Journaliste (Librairie Dialogues)
Très bien, Moussa Konaté, merci beaucoup.
Moussa Konaté
Merci.