Casa África · Las Palmas
De Kita à Tintin, du polar dogon aux Éditions du Figuier et à Étonnants Voyageurs. Konaté revient aussi sur la crise malienne de 2012.
Moussa Konaté
J'ai eu une grande chance dans ma vie. C'est que dès l'enfance, mon enfance, c'était dans les années cinquante, j'ai eu accès aux livres. Or le livre n'existait pratiquement pas en Afrique. J'ai eu cette chance de naître dans une ville qui s'appelle Kita, et à Kita il s'est installée, euh, la première mission catholique après la colonisation française. Et dans ce quartier catholique il y avait une bibliothèque. Et moi j'ai fréquenté cette bibliothèque, et c'est dans cette bibliothèque que j'ai découvert une BD sur Tintin, et qui m'a captivé, et depuis lors je n'ai pas cessé de lire. Et ça, ça a été vraiment mon entrée dans la littérature, depuis que j'ai été accroché par ce personnage. Mais je n'ai plus lâché le livre. Bon, je le dis tout le temps, ça m'a créé, ça m'a fait plaisir, ça m'a fait découvrir d'autres mondes, mais ça m'a créé aussi des problèmes parce que je vivais dans deux univers à la fois. Je vivais dans un monde occidental, français, et en même temps dans le monde africain. Donc cela me posait effectivement problème. Dans les années 50 c'était vraiment un problème pour moi. Mais je ne le regrette pas. J'ai continué et je continue encore à être accroché, à être dans la littérature, et je vais finir ma vie dans la littérature parce que j'en tire énormément de bien, j'en tire énormément de bonheur. Ce que je peux dire d'une façon générale sur... On est arrivés à la littérature.
Moussa Konaté
Mon arrivée au genre noir a été quand même une surprise pour moi-même parce que j'ai reçu quand même une formation qui au contraire m'éloignait du genre noir, parce que avoir fait des études de latin et grec, et ensuite l'ancien français, le français moderne, toute ma vie c'est ce que j'ai appris. Donc moi c'était une littérature de qualité pour moi. Or en ce temps-là, dans les années 60, la littérature policière était considérée comme littérature de genre mineur, qu'on méprisait, et moi aussi effectivement je méprisais cette littérature, jusqu'au moment où j'ai découvert, euh, j'ai découvert l'auteur belge Georges Simenon. J'ai découvert donc le polar et depuis vraiment je l'ai beaucoup lu et j'ai beaucoup aimé Georges Simenon. Je crois que cela a compté dans mon attachement au polar. Et surtout, j'ai été un jour au pays dogon, qui est le pays du mystère, et là j'ai découvert le mystère et l'idée du polar s'est imposée à moi. Et depuis lors, bon, j'ai aussi cette idée-là, c'est de connaître mon pays, parce qu'en allant chez les Dogons, chez les Bozos, je me suis rendu compte que je ne connaissais pas mon pays, je ne connaissais pas la culture de mon pays. Donc l'idée s'est imposée à moi de faire connaître mon pays par le biais de la littérature policière. Pour moi, le style policier est un instrument. C'est un instrument qui me permet de découvrir, de faire découvrir la culture de mon pays aux lecteurs. Ce n'est pas une fin en soi, mais c'est un instrument dont je me sers pour que les autres connaissent la culture de mon pays. Parce que bon, c'est évident, au moment de la colonisation, le colonisateur français est venu sous prétexte d'apporter la civilisation à des sauvages. Et c'est pas vrai, ce sont des pays qui ont leur culture, que les Africains même ne connaissent pas, parce que le Mali est très divers. Et moi j'ai découvert le Mali et j'ai voulu que les autres aussi découvrent le Mali par le biais du polar, voilà.
Moussa Konaté
Mon entrée dans le monde de l'édition, c'était un rêve. Puisque moi j'ai connu Tintin, j'ai connu le livre depuis mon enfance, j'ai voulu voir d'autres enfants faire de même. Parce qu'autour de moi les enfants n'avaient pas de livres, ils ne lisaient pas, donc ils n'entraient pas dans le monde magique que moi j'ai connu. Donc j'ai voulu que les enfants aussi entrent dans ce monde et j'ai fait des livres. C'était essentiellement pour les enfants, pour que les enfants aussi apprennent et sachent qu'il y a du bien dans la lecture. C'est pourquoi j'ai commencé dans la littérature. Et ma maison d'édition, qui s'appelle « Le Figuier », est née essentiellement pour les enfants. Voilà.
Moussa Konaté
Étonnants Voyageurs, c'est un festival de littérature essentiellement, qui a débuté en 2001. J'avais un projet, moi, de faire un festival de littérature au Mali. J'avais un ami français qui était le directeur du Centre culturel français, qui m'a conseillé de m'associer avec Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Il m'a mis en contact avec le directeur d'Étonnants Voyageurs à Saint-Malo et nous avons décidé de faire Étonnants Voyageurs à Bamako aussi. Voilà comment est partie l'idée. Alors comment on procédait ? On faisait venir des dizaines d'auteurs, entre soixante et quatre-vingts auteurs du monde entier, de toutes les langues, on les faisait venir et une fois qu'ils étaient à Bamako, on les répartissait dans toutes les grandes villes du pays, c'est-à-dire depuis Tombouctou, Gao ou Kidal, ils allaient partout. Jusqu'à Kayes, ils allaient partout. Et pendant quatre, cinq jours, ensuite ils se retrouvaient tous à Bamako et on faisait l'autre partie du festival à Bamako. Et nous avons aussi profité de cela pour donner des livres aux bibliothèques des écoles maliennes. Voilà comment nous procédions jusqu'à ces derniers temps. Bon, le dernier festival a eu lieu en 2010, mais avec les événements au Mali, bon, on a dû tout suspendre.
Moussa Konaté
Je me rends compte que quand on est ici, en Europe, on a l'impression... la façon dont on parle de ce problème-là, euh, n'est pas une façon correcte. C'est-à-dire qu'on ne voit pas tous les aspects du problème. Euh d'abord on a l'impression que les groupes islamistes ont envahi le Mali brutalement. Ce n'est pas vrai. Hein, c'est une stratégie qui est en place depuis longtemps, hein, depuis longtemps, depuis longtemps, petit à petit. Les monarchies arabes, ou les monarchies islamiques disons plutôt, se sont implantées dans le pays par le biais des mosquées, par le biais de la Banque islamique de développement, donc petit à petit se sont imposées, sans compter que le chef d'État, par exemple le chef d'État malien, Amadou Toumani Touré, passait ses vacances en Libye. Donc ils étaient très liés avec ce monde-là et ils ont baissé la tête devant l'argent parce que la Libye aussi achetait beaucoup d'entreprises, des hôtels au Mali. Donc disons que ce phénomène-là ne date pas de maintenant, il date d'il y a longtemps, mais on peut se poser la question : pourquoi le Mali et pas d'autres pays ? Tout simplement parce que le Mali est le pays le plus faible. C'est un pays où il n'y a pas d'État du tout. La corruption a atteint un tel niveau au Mali qu'il n'y avait plus d'État et qu'il n'y avait plus d'armée du tout. L'armée existait, mais l'armée n'avait pas d'armes, pas de munitions. Donc l'armée a été facilement battue par les envahisseurs, a fui devant les envahisseurs. Mais ce que je voudrais préciser, c'est que les islamistes prétendent agir au nom de l'islam, mais c'est faux. Ils agissent au nom de l'argent parce qu'il y a des indices de pétrole dans le nord malien et c'est ce pétrole-là qu'ils veulent monopoliser, tout simplement. Et ce que je voudrais préciser, c'est que c'est une stratégie aussi parce qu'ils sont en train de s'implanter à N'Djamena aussi, en France, ils sont en train d'acheter les entreprises, ils le font un peu partout avec leur argent, donc c'est pour dominer le monde. Donc ce n'est pas seulement un problème malien, c'est un problème mondial et c'est un problème africain aussi, parce que s'ils arrivent à conquérir le Mali, ils conquériront le Sénégal, puis ce sera la Guinée, le Burkina et ainsi de suite. Donc c'est une entreprise mondiale, c'est pourquoi la réaction ne peut être que mondiale, si on veut s'opposer à cela. Il faut que toute la planète s'unisse pour s'opposer, et ça ne peut se faire que par la force à mon avis.